Rester en contact

La première difficulté consiste à se rappeler ses rêves. On peut placer au pied de son lit un carnet où noter dès le réveil les traces encore fraîches. J’ai essayé. Quand je relisais mes notes après coup, j’avais plaisir à découvrir ces images surprenantes, mais elles me restaient irrémédiablement étrangères. Je ne pouvais pas croire que j’en étais l’auteur. Elles formaient des vagues sur la page, s’offrant à ma curiosité, et ça s’arrêtait là. Elles ne faisaient naître aucune autre image, aucun souvenir.

Alors j’ai choisi de ne rien faire et de laisser venir. Si je ne m’agite pas, le rêve tout proche ne s’enfuit pas. La première image s’affiche, les autres suivent. Je les observe. Je ne décide de rien mais la force de l’habitude m’entraîne. Qu’est-ce que je vois ? Un lieu ? Des personnages ? Un mouvement ? Les questions du récit s’imposent. Je passe les images au ralenti. Déjà les mots ont inondé ma conscience. On dit qu’il est rare d’avoir des souvenirs avant quatre ans, avant l’âge où on maîtrise suffisamment le langage pour se raconter ce que l’on vit. Ici les mots construisent une histoire et m’aident à mémoriser le rêve.

Pour plus de sûreté, je répète la scène. Son évocation appelle d’autres épisodes que je laisse défiler, reprenant la même élaboration en mots. Je reviens encore une fois à la scène initiale, la résume, lui donne une sorte de titre. Plus tard, lorsque je passerais à l’écriture, il me suffira de le convoquer pour déclencher le souvenir.

Souvent la perspective des tâches à accomplir dans la journée a tenté quelques incursions. Je les ai vu surgir, les ai renvoyées dans l’ombre.

Pendant tout ce temps, je n’ai pas bougé, ou du moins pas de manière volontaire. Le corps est étendu sur le matelas. Pour une fois sa matérialité ne pèse rien. Je goûte la tiédeur des draps. Les orteils ont la souplesse de l’éveil. C’est le corps d’avant la marche, avant la mécanique, avant l’action utile, le siège des perceptions.

C’est en lui aussi que naît l’atmosphère baignant la scène du rêve, cette impression particulière qui se moque de la logique des faits. Ainsi, dans les décors en métamorphose, même si elle semble menaçante, je sais que l’eau qui suinte entre les murs a une action bénéfique. Cette conviction tient plus de l’intuition que de la démonstration intellectuelle. Le corps sait.

Pour rester en contact avec toutes ces perceptions, le moyen le plus efficace est de maintenir cet entre-deux de la conscience et du corps.

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