La voie du rêve

Pendant des mois je suis restée confinée à l’intérieur. Mon état de santé ne me laissait que peu d’énergie et j’avais des difficultés à me mouvoir.

J’avais de grandes plages vides avant le retour des enfants. C’est là que je me suis penchée sur mes rêves. Ils étaient les événements de ma journée, ce qui faisait que mon existence ne se limitait pas à une suite de jours identiques.

Lorsqu’ils étaient suffisamment consistants, je consacrais une à deux heures à en faire le récit le plus détaillé possible, à en saisir les mécanismes et les implications.

Je m’attachais à l’écriture, à la fidélité des traces, à la précision la plus juste. Il me fallait peser les mots pour retraces l’enchaînement des péripéties, rendre l’atmosphère, le ton, comprendre l’origine de l’état d’esprit dans lequel il m’avait laissée.

Ces mots que j’avais alignés en appelaient d’autres, ombres fascinantes de mes préoccupations profondes. Je tentais des rapprochements, voyais surgir des métaphores inattendues.

Les images qui surgissaient se nourrissaient non de mon quotidien restreint, mais d’un imaginaire gavé. C’étaient des églises, des religieux dont je n’avais croisé la soutane que dans mes lectures ou quelques rares films, c’étaient des moyens de transport, des trajets alourdis, des doudous abandonnés, des bords de plage inaccessibles, des campings précaires, des maisons inachevées, et surtout c’étaient des femmes, des femmes à barbes ou à tenues chatoyantes, des figures de vierge ou de marraines féériques.

Les thèmes revenaient chaque fois chargés d’une symbolique fluctuante. L’habitation s’obscurcissait d’un mur fatidique ou s’entrouvrait sur une aile inexplorée.

Je ne cherchais rien, allais de découverte en découverte, toujours surprise de cet espace familier qui n’en finissait pas de changer.
J’étais seule enfin en ce lieu. Je n’avais plus à porter ceux qui m’environnent. Même s’ils apparaissaient, l’accent était mis sur mes mouvements, ma conduite. J’étais celle qui allait, plus ou moins vite. Je ne guidais plus. J’étais déchargée, sans autre poids que celui de ma propre voie.

Les difficultés physiques m’avaient condamnée à l’inactivité et l’immobilisme. Le rêve ouvrait de nouvelles possibilités. Le champ d’action se situait sur un autre plan mais mes avancées n’en étaient pas moins réelles.

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