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Le moment du rêve

Dans « Les cent mots du rêve » J-P Tassin et S Tisseron exposent une théorie intéressante : les rêves auraient lieu à tous les stades du sommeil et prendraient en particulier place dans le court instant, quelques secondes, qui précède les micro-réveils et le réveil définitif.

Cela expliquerait les « rêves rétrogrades » c’est à dire ceux dont l’événement final est en fait le déclencheur, par exemple celui de cet homme qui se voyait au temps de la Révolution assister à son procès et à sa condamnation à la guillotine, alors qu’en réalité il était réveillé par la chute de sa tête de lit.

Cela signifierait que tout rêve est nécessairement achevé. C’est à la lumière de cette théorie que j’ai analysé le rêve des décors. Ce ne seraient pas les prémisses d’une action à venir, mais bien le cœur du récit. L’opposition entre les deux décors est à elle-même porteuse de sens, et cette eau qui sourd entre les pierres est le véritable événement. Ca n’a l’air de rien, cette eau, c’est tout petit, mais justement c’est cela qui en fait la force. L’esprit nouveau incarné par les jeunes s’infiltre sans faire de bruit. S’il cherchait à s’imposer de façon violente, on pourrait tenter de le réprimer, mais ce n’est pas le cas, et, petit à petit, il gagne du terrain.

La théorie la plus courante place le rêve dans la phase de sommeil « paradoxal », ainsi appelé parce que le tonus musculaire est totalement relâché tandis que le cerveau est aussi actif que pendant l’éveil, que les yeux roulent sous les paupières et que la zone sexuelle est excitée.

En tant que rêveuse, je suis incapable de départager les différentes théories. Je peux seulement dire que les scénarios sont plus riches en fin de nuit et que j’ai souvent au réveil la sensation de passer sans transition d’un monde à l’autre, avec parfois un petit goût d’inachevé.

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Fidélité

Dans une prison pour femmes, je fais le tour des cellules avant que les prisonnières ne soient transférées. Sur l’étagère de l’une de ces cellules, j’aperçois une vieille théière en fer émaillé, semblable à la cafetière que j’ai héritée de mes grands-parents paternels. Je demande à la femme si je pourrais la récupérer, je sais que ça ferait très plaisir à ma fille. Ca ne pose pas de problème.

Il y a aussi toutes sortes de pots, petits vases, babioles… pas des choses de valeur mais de jolis objets. Une sorte d’accord s’établit entre la prisonnière et moi : je garde ce qui m’intéresse, vends le reste et me dépatouille pour retrouver sa trace et lui donner ce qui lui revient.

Je suis dehors, juste devant la prison. Un incendie vient de se déclarer. Les femmes à l’étage sont appuyées à la balustrade de la coursive extérieure, sans réaction. Je les exhorte à sauter. Elles hésitent. Ce n’est pas si haut pourtant. Une femme, dans un geste vain pour se protéger de la chaleur des flammes, a relevé sa capuche.

Une autre, écoutant mes conseils, s’est dirigée vers le côté du bâtiment. De là elle va pouvoir prendre appui sur les grilles des balustrades en dessous et échapper au sinistre.

Le danger est passé. Nous sommes dans un autre lieu. Ce ne sont plus des cellules mais des chambres en enfilade presque entièrement occupées par de vastes lits. Des femmes, en tenue légère, y sont plus ou moins allongées. Je passe d’une pièce à l’autre, toujours dans ce rôle d’inspection.

Dans un autre lieu, non défini, la femme à la théière me retrouve. Selon elle, je l’ai trahie, je ne suis pas partie à sa recherche, je ne lui ai pas donné ce que je lui devais. C’était impossible, tout a brûlé. J’ai beau le savoir, je ne parviens pas à l’exprimer.

Je suis sur le sol, les jambes repliées sous moi, les épaules contre ses cuisses, la tête contre son corps. Elle m’immobilise d’une main ferme. Je ne peux pas bouger. Elle tient une tige de métal à la pointe incandescente, qu’elle dirige vers mon torse. Sous le coup de la douleur, je m’évanouis.

Je me réveille dans une chambre d’hôpital. Les soignants parlent entre eux de mes blessures. Ils soulignent l’acharnement qui a été nécessaire pour me détruire ainsi les grandes lèvres et le clitoris. J’ai une vision de mon sexe vu d’en face, irrémédiablement rongé.

Je suis à l’étranger, peut-être en Allemagne, en voyage scolaire (je me sens élève). Je dois retrouver les autres à la gare pour le train du retour. Mon bagage n’est pas prêt. J’ai au moins cinq paires de chaussures étalées, dont trois d’été qui sont abîmées ou que je ne porte plus. Ca ne sert à rien que je traîne ça. Je cherche un plastique  pour ne pas les mettre directement dans la poubelle. J’ai besoin d’autres sacs, je trie parmi les ordures.

Le temps presse. Je ne sais pas comment je vais fermer mon bagage avec tout ce qu’il reste à mettre dedans. Si je me contente d’empiler les affaires dessus, ça devrait tenir, mais les sangles ne seront atteignables que du bout des doigts et je ne pourrai pas tout prendre  dans les bras pour soulager mon dos.

En plus je ne me suis pas préparé de sandwich, je n’ai fait aucune course, je n’aurais rien à manger de tout le trajet.

Les propriétaires du lieu, la nourrice des enfants et son mari, reviennent. Elle me propose de m’emmener à la gare, me dégote un ou deux paquets de biscuits.

D’abord quelques précisions. Ma mère avait une forte personnalité, mon père était plus doux et discret. Il avait très tôt renoncé à s’opposer à elle et s’était plongé à corps perdu dans le travail. Il était professeur à l’université, elle enseignait en lycée professionnel. Son statut lui assurait une place dans la société, son salaire un poids certain dans l’équilibre familial.

Fort de cette expérience, il était convaincu qu’un couple ne pouvait durer que si le mari était intellectuellement supérieur à sa femme. Il citait régulièrement le cas d’une collègue mariée à un artisan, dont le couple avait fini par éclater. Et lorsqu’un couple de mes amis, dans une situation à peu près équivalente, avait rencontré des difficultés, il m’avait assuré que ça ne l’étonnait pas, que de toute façon ça ne pouvait pas marcher.

Même si ce n’était pas le but recherché, il avait fini par me convaincre. J’ai donc été très longtemps persuadée que si je voulais être heureuse en amour, je n’avais pas trop intérêt à développer et faire valoir mes capacités intellectuelles.

Quelques années avant sa mort, alors que je lisais le journal, il est venu me l’enlever des mains pour y glisser un quotidien selon ses dires plus adapté aux femmes. Je me suis donc retrouvée avec en lieu et place du « Monde » que j’étais en train de parcourir, le « Ouest-France ». Confirmation, s’il en fallait, que les femmes ne pouvaient prétendre à l’égalité avec les hommes.

Autre précision : ma grand-mère paternelle était une femme douce mais à tendance dépressive et obsessionnelle. Mon grand-père paternel, boulanger dans la marine, a travaillé plus d’une douzaine d’années sur un navire marchand qui ralliait le Havre à New-York. Chacun de ses voyages mensuels l’éloignait trois semaines durant, une semaine pour l’aller, une semaine sur place et une semaine pour le retour. Il semble qu’il ait noué là-bas une relation amoureuse avec une prostituée.

En ce moment, dans ma vie professionnelle, rien ne bouge. Malgré les démarches engagées, je n’arrive à rien. La veille de ce rêve, je me demandais si ne subsistait pas en moi une forme de fidélité familiale, si inconsciemment je ne continuais pas à obéir à la règle édictée par mon père, règle selon laquelle l’homme doit gagner plus d’argent que sa femme et subvenir aux besoins de la famille.

Il y aurait en quelque sorte répartition des rôles, équilibrage des forces : la femme occupe une grande place à la maison, l’homme en a une prépondérante sur la place sociale.

Si mes projets rencontrent une issue favorable, je me retrouverais en situation de cumuler les deux rôles.

Le rêve vient éclairer ce problème.

Les figures sont ici exclusivement féminines. Celle qui est associée à la théière  me renvoie à la lignée paternelle. Pourquoi ces femmes sont-elles prisonnières? De quoi ? On l’ignore. C’est un état de fait, le lot commun.

Même si je ne suis là qu’en visite, j’appartiens moi aussi à la  lignée des femmes, tout comme ma fille et les générations qui suivront. La théière symbolise  cette appartenance. En l’acceptant, je contracte une dette.

Un feu intérieur (on songe à la colère) se déclare. Les prisonnières ne réagissent pas, ne cherchent ni à l’éteindre ni à fuir. Une femme, qui pour moi, représente ma grand-mère, se couvre le visage. C’est le moyen de ne pas voir, mais cela ne résout rien et ne pourra pas la sauver. Une autre cependant parvient à s’échapper. Que devient-elle ? Le rêve ne le dit pas mais peut-être est-elle en lien avec le deuxième endroit.

Celui-ci fait apparaître l’autre femme de la lignée paternelle, la putain bienaimée. De ce côté-là, malgré l’apparent laisser-aller de la tenue, pas de liberté non plus. Nous sommes dans une maison close, aussi fermée qu’une prison.

La dette que j’ai contractée consisterait sans doute à vivre selon les mêmes règles que mes aïeules. Or je me suis émancipée du joug masculin, je suis libre. Libre ? Peut-être pas tant que ça. Si je ne me plie pas à la règle, je cours le risque d’être atteinte dans ma féminité : grandes lèvres et clitoris seront irrémédiablement brûlés (le feu encore une fois). Expression et plaisir me seront impossibles.

L’épisode à l’étranger semble appartenir à un autre rêve. Tout a changé: lieu, thème, personnages, atmosphère. Je crois pourtant qu’il propose une suite. Les sacs, bagages, valises et autres affaires sont traditionnellement pour moi les éléments venus du passé. Ils m’encombrent, je peine à les rassembler, me demande comment je vais réussir à tous les emporter, mais à aucun moment je ne songe à m’en débarrasser. A peine si j’accepte, après les avoir rigoureusement triées, de jeter quelques unes de mes vieilles paires de chaussures, de ne plus suivre les pas que j’ai empruntés jusque là. Mon émancipation n’est donc pas si totale que je voudrais bien le croire. Je ne vis plus selon les règles en vigueur dans le passé, mais je me fais un devoir de mémoire, je m’oblige à en préserver les traces, à conserver tout ce qui pourra témoigner de cette époque révolue (c’était déjà le sens de la théière que je tenais à récupérer pour les générations suivantes). Je suis même prête à y laisser mes forces.

La nourrice intervient. C’est elle qui subvient aux besoins des enfants lorsque la mère ne peut assurer elle-même cette fonction. Elle est une mère de substitution, un peu comme le parrain et la marraine en cas de décès des parents. Nourrice, marraine, sont toutes deux des figures tutélaires, sortes de fée ou d’ange gardien qui se portent à notre secours. C’est bien le rôle qu’elle remplit ici puisqu’elle s’offre de me conduire à la gare et me fournit de quoi manger.

Il est à noter en outre qu’elle m’aide à quitter l’  « étranger ». Le rêve, qui est basé sur l’image et sur le son, ne se soucie pas d’orthographe : « étranger » est peut-être une légère déformation de « être à Angers », ville dont je suis partie il y a peu pour recommencer une nouvelle vie. J’aurais dû arriver libre de mon passé dans mon nouvel environnement, mais voilà je n’ai pu m’empêcher d’emmener avec moi les archives familiales.

Beaucoup de points intéressants dans ce rêve : l’image de l’enfermement dans lequel ont vécu les femmes qui m’ont précédée, de cette colère qui les brûlait de l’intérieur. La scène la plus frappante est sans doute celle de la mutilation sexuelle, qui ressemble clairement à une excision. Détail très important : elle n’est pas commise par un homme: la tige incandescente est un symbole phallique dont elle s’est emparée pour le reprendre à son compte. Voilà la réponse à mon interrogation de départ : finalement je n’agis pas par fidélité à l’injonction muette de mon père mais parce que, en m’incarnant femme, j’ai intégré la violence dont elles sont victimes depuis des siècles et qu’elles ont elles-mêmes contribué à faire perdurer. Les lois de la société patriarcale ont été instituées par des hommes mais si elles sont encore respectées aujourd’hui, c’est qu’ils ne sont pas seuls responsables. C’est toute la société, femmes y compris, qui les a perpétuées.

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Rappeler ses rêves

Dans notre univers quotidien, on privilégie concentration et réflexion. Il faut écouter, projeter, appliquer. Se glissent dans les failles de cette vigilance des instants d’attention flottante. Les yeux décollent de la feuille, restent accrochés aux branches de l’autre côté de la fenêtre, ou bien, sur ce trajet cent fois parcouru, les gestes s’accomplissent d’eux-mêmes, tandis que l’esprit bat la campagne.

Moments de méditation ou moments de repos, on retrouve là un état de conscience modifié qui se rapproche de celui du rêve. C’est l’occasion propice pour laisser ressurgir ses images et s’imprégner de son atmosphère.

Vient aussi le moment de l’écriture. Dans « La Femme qui tremble », Siri Hustvedt raconte qu’elle s’est souvent servie dans son travail avec des patients en psychiatrie d’un livre de Joe Brainard intitulé « I remember », je me souviens. Elle décrit ce qui se passe dans ce travail : « Quand nous écrivons nos propres « je me souviens », les patients et moi, il se produit une chose remarquable. Le seul fait d’écrire « Je me souviens » suscite des souvenirs, (…) déclenche une activité à la fois motrice et cognitive. En général, je ne sais pas, quand je commence la phrase, comment je vais la finir, mais une fois que le mot « souviens » figure sur la page, une idée m’apparaît. Un souvenir en amène un autre. Une chaîne d’associations s’engage.

Ma main bouge pour écrire, mémoire procédurale corporelle de savoir-faire inconscient, qui évoque la vague impression ou sensation de l’émergence dans la conscience d’une image ou d’un événement du passé. »

L’écriture est mouvement. Une première image issue du rêve déclenche l’apparition des suivantes. Une histoire se met en place. La tentation est grande de faire des rapprochements avec ce qu’on vit, les interrogations qui nous traversent, en bref de lui donner un sens. Il est important de ne rien précipiter mais au contraire de prendre le temps de choisir les mots les plus justes, de s’attacher à transcrire au plus près les impressions ressenties, de s’efforcer au récit le plus complet. Dans cette phase il faut éviter tout ce qui pourrait distraire du rêve proprement dit.

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Rêve 3: mamies

Je vais manger dans un restaurant dont la porte ne se distingue de celles des autres appartements de l’immeuble que par la largeur. Une femme, seule elle aussi, entre derrière moi. Je suis accueillie par une maîtresse d’hôtel à qui j’explique que je n’ai pas réservé. Elle va se renseigner, revient vers moi: elle peut m’installer à la grande table, les personnes qui l’occupaient viennent justement de finir. Je pénètre à sa suite dans une pièce relativement petite, guère plus vaste qu’une salle à manger. Trois ou quatre tables remplissent l’espace, toutes occupées par des personnes âgées, exclusivement des femmes. Je prends place. Les chaises ont cette forme typique des années trente. Les dames qui viennent de finir de manger, de gentilles mamies, sont restées assises tranquillement. Détail singulier: elles portent toutes une barbe, non pas quelques poils épars comme il arrive souvent aux vieilles femmes, mais une barbe aux poils épais, résolument virile.

 

Ce n’est pas la première fois que je croise des femmes à barbe dans mes rêves. Ici le contraste entre les éléments féminins et masculins est particulièrement marqué: autant ces femmes sont douces, autant leur barbe, signe de virilité par excellence, est drue.

Pendant très longtemps, les hommes ont travaillé à l’extérieur tandis que leurs compagnes restaient à la maison. Ils ont occupé la place publique, se sont exposés, elles ont pris soin des membres de la famille. Les personnages de mon rêve étaient des femmes ordinaires qui n’avaient jamais cherché à se mettre en avant mais qui savaient qu’elles avaient beaucoup plus d’importance que celle que la société leur accordait. C’était sur elles que les enfants s’étaient appuyés pour grandir, c’était sur leur sein que les hommes étaient venus se consoler. Il n’était pas question de rapport de pouvoir. Elles ne tiraient d’ailleurs aucune gloire d’avoir joué un tel rôle. Simplement elles avaient pleinement conscience de la nécessaire force des femmes.

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Rester en contact

La première difficulté consiste à se rappeler ses rêves. On peut placer au pied de son lit un carnet où noter dès le réveil les traces encore fraîches. J’ai essayé. Quand je relisais mes notes après coup, j’avais plaisir à découvrir ces images surprenantes, mais elles me restaient irrémédiablement étrangères. Je ne pouvais pas croire que j’en étais l’auteur. Elles formaient des vagues sur la page, s’offrant à ma curiosité, et ça s’arrêtait là. Elles ne faisaient naître aucune autre image, aucun souvenir.

Alors j’ai choisi de ne rien faire et de laisser venir. Si je ne m’agite pas, le rêve tout proche ne s’enfuit pas. La première image s’affiche, les autres suivent. Je les observe. Je ne décide de rien mais la force de l’habitude m’entraîne. Qu’est-ce que je vois ? Un lieu ? Des personnages ? Un mouvement ? Les questions du récit s’imposent. Je passe les images au ralenti. Déjà les mots ont inondé ma conscience. On dit qu’il est rare d’avoir des souvenirs avant quatre ans, avant l’âge où on maîtrise suffisamment le langage pour se raconter ce que l’on vit. Ici les mots construisent une histoire et m’aident à mémoriser le rêve.

Pour plus de sûreté, je répète la scène. Son évocation appelle d’autres épisodes que je laisse défiler, reprenant la même élaboration en mots. Je reviens encore une fois à la scène initiale, la résume, lui donne une sorte de titre. Plus tard, lorsque je passerais à l’écriture, il me suffira de le convoquer pour déclencher le souvenir.

Souvent la perspective des tâches à accomplir dans la journée a tenté quelques incursions. Je les ai vu surgir, les ai renvoyées dans l’ombre.

Pendant tout ce temps, je n’ai pas bougé, ou du moins pas de manière volontaire. Le corps est étendu sur le matelas. Pour une fois sa matérialité ne pèse rien. Je goûte la tiédeur des draps. Les orteils ont la souplesse de l’éveil. C’est le corps d’avant la marche, avant la mécanique, avant l’action utile, le siège des perceptions.

C’est en lui aussi que naît l’atmosphère baignant la scène du rêve, cette impression particulière qui se moque de la logique des faits. Ainsi, dans les décors en métamorphose, même si elle semble menaçante, je sais que l’eau qui suinte entre les murs a une action bénéfique. Cette conviction tient plus de l’intuition que de la démonstration intellectuelle. Le corps sait.

Pour rester en contact avec toutes ces perceptions, le moyen le plus efficace est de maintenir cet entre-deux de la conscience et du corps.

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Rêve 2: décors

Nous sommes sur le décor du tournage d’ « Harry Potter », une sorte de grand sous-sol, peut-être de catacombe. Devant moi un jeune passe, portant sur l’épaule une grande plaque qu’il vient d’enlever à un fronton. Je reconnais les couleurs vert et or, caractéristiques du film. Il marche souplement, comme si cette plaque ne pesait rien.

A y regarder de plus près, le lieu ressemble à un repère de skaters ou à un squatt où se croisent des jeunes portant dreads et cheveux longs.

Le décor se modifie jusqu’à devenir celui d’un musée. L’ouverture au public est imminente. La tension règne. Le grand couloir dans lequel je me trouve, ouvre sur la salle principale. Les murs sont hauts, bâtis en pierres de taille, tellement hauts que le plafond disparaît dans l’ombre.

Des gouttes d’eau suintent entre les pierres et glissent doucement jusqu’à terre. Sur le sol, la coulée est plus importante. La maigre serpillère que je tiens à la main ne suffirait pas à l’éponger. C’est une vague qui avance, reflue imperceptiblement puis revient encore un peu plus loin. Elle peut sembler dangereuse , mais quelque chose en moi sait qu’elle est bénéfique.

Depuis la grande salle, les gardiens la surveillent du coin de l’oeil, prêts à faire évacuer les lieux si elle continue sa progression. Il ne faut surtout pas que le public la voie.

Je me suis réveillée avec la sensation de n’avoir pu achever le rêve. Je me sentais frustrée, j’aurais aimé savoir ce qui allait se passer.
A la réflexion, je crois que tout était là. Ce qui comptait, ce n’était pas, comme je l’ai pensé d’abord, de créer un décor pour une action à venir, c’étaient ces deux lieux et le mouvement ténu de l’eau qui menaçait d’envahir le second.

Le premier est lié à un monde où la magie domine, où tout est possible. C’est celui d’Harry Potter mais aussi celui de toute cet imaginaire fantastique que lisent de nombreux jeunes. Ce qui est intéressant, c’est qu’ici, nous ne sommes plus dans la fiction. Les éléments du tournage ont une existence matérielle, ils sont aisément récupérés et détournés. Les jeunes hommes qui circulent, refusent les codes vestimentaires classiques. Ils se tiennent légèrement à la marge, dans une démarche sûre et flegmatique.

On passe ensuite au second lieu. Le musée est cet espace au décorum figé où sont exposées les œuvres du passé. Il y a quelque chose de monumental dans ces hauts murs de pierres taillées. C’est très beau à voir et en même temps c’est trop vaste pour qu’on se sente parfaitement à l’aise. On est en visite, sommés d’admirer sans déranger.

On ne sait ce qui se trouve de l’autre côté de la muraille, mais à coup sûr cette espèce de barrage ne tiendra pas bien longtemps. Derrière, quelque chose pousse inexorablement. L’eau qui s’insinue finira par tout faire s’effondrer. Déjà la vague gagne du terrain. Elle est douée d’une puissance que rien ne peut endiguer, la même puissance implacable que la mer à laquelle elle est associée.

La période électorale pèse lourdement sur les esprits. Hier soir à table, nous parlions politique. Il est clair que les changements ne viendront pas de là. Ce n’est pas une raison pour baisser les bras. Les jeunes à l’imaginaire prolifique sont les forces souterraines qui inventeront le monde de demain. Les murs anciens ont beau se dresser jusqu’au ciel, ils commencent à se fissurer sous l’action de cette énergie qui ne semble venir de nulle part et contre laquelle on ne peut rien.

A la fin du rêve j’ai senti fugacement la présence de notre voisin et ami, C. Roux, un homme très posé et très fin. Je ne vois d’autre raison à sa présence que la mention de son nom de famille, référence directe à la couleur de cheveux de l’un de nos enfants, qui selon nous, passe trop de temps sur les jeux vidéo. Peut-être est-ce aussi cela que le rêve vient me dire. Rien ne sert de m’inquiéter. Je peux garder confiance. Comme beaucoup d’autres, notre fils dévore des écrans mais cela n’empêche pas son imagination de fonctionner ni sa conscience politique de s’aiguiser.

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Comment parler du rêve?

Cela fait quelques années que je tourne autour du sujet, un ou deux ans que je me documente de façon plus systématique. Au début j’ai été tentée de tout lire avant de me lancer dans l’écriture, tentée de procéder comme je l’avais fait pour les ateliers d’écriture, d’amasser suffisamment de données puis de les organiser en articles construits et de ménager une progression.

Mais je suis très vite arrivée à saturation. Les ouvrages sont d’un intérêt inégal, les informations se recoupent, se contredisent, brouillent l’esprit plus qu’elles ne l’éclairent.

Par ailleurs ma situation n’est pas la même que dans le cas des ateliers : la formation que j’avais suivie dans ce domaine, les années de pratique, me conféraient une assise stable. Dans le cas du rêve, mon statut est différent : je ne suis ni spécialiste en neurosciences ni psychothérapeute. Ma seule légitimité tient à mon expérience personnelle.

Au final j’ai choisi de rester à ma place. Rien ne me sert de courir après une somme de connaissances que je ne posséderai jamais et dont je me suis jusqu’à présent fort bien passée. Mon but est de faire part de mes observations. Je laisse de côté les démonstrations, l’esprit de stratégie hérité de mes années d’études et d’enseignement. Je n’ai pas de thèse à soutenir, personne à convaincre. Je peux écrire sans chercher à plaire ni craindre de choquer,  me laisser aller au plaisir de conter, au hasard de mes idées.

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Rêve 1: circulation réduite

Rêve : je me trouve à l’étranger en compagnie de A. Je n’ai plus ni mon porte-monnaie ni ma carte bleue. Mon seul moyen de paiement, c’est un chéquier.

Comme il fallait s’y attendre, l’hôtel refuse de me donner du liquide. Je peux payer mes nuits, mes repas, la location d’une voiture, mais rien d’autre.

Je circule dans le centre d’une ville américaine. Je viens de traverser un carrefour. Le lieu évoque la jonction entre les rues Jean Jaurès et Victor Hugo à Brest. La chaussée est encombrée de barrières de sécurité, des barrières de métal assez basses. C’est vraiment incroyable ça ! C’est sensé assurer notre sécurité et au final, on ne peut plus avancer. Ce n’est plus une voie de circulation, c’est un véritable parcours du combattant.

Je peine à ramener la voiture au point de location, un parking au sol défoncé et poussiéreux, qui jure avec l’allure de respectabilité que présentent les locaux de l’agence.

Quand je lui remets les clefs, la jeune femme derrière le comptoir, me tend en échange deux médailles: une à l’effigie de Trump, l’autre représentant un énergumène du même acabit. Ca ne sert à rien que je les accepte, je vais les mettre immédiatement à la poubelle. La jeune femme, dans sa tenue sombre, sur un ton à la fois doux et assuré, insiste : « Elles sont jolies, ces médailles ! Et regardez !… Comme le ruban n’est pas fixé, vous pouvez choisir vous-même la manière de l’arranger. » Je suis obligée d’insister à mon tour : non. Clairement et définitivement non.

A l’hôtel, je trouve le jeune homme de la réception installé à une table. Il a quelque chose d’un de mes neveux, sans doute les cheveux bruns et bouclés, la peau mate. Son costume européen très strict lui va bien. Comme sa veste s’ouvre, j’aperçois sa chemise. Elle est elle aussi d’un gris anthracite presque noir, mais moins opaque que je l’ai crue d’abord. Dans la lumière du soir, le tissu semble plus fin. Il laisse voir par transparence de légers motifs floraux.

Il y a dans ce jeune homme séduisant quelque chose qui arrête mon élan premier. Je n’ai pas confiance. Comment peut-on être à la fois aussi sensuel et aussi impassible ?

 

Ce rêve est la représentation d’une inquiétude politique dont j’ignorais consciemment qu’elle me préoccupait à ce point. Je me tiens à distance des info, ne regarde pas la télé, lis peu les journaux, choisis avec soin les programmes de radio que je veux écouter. En cette période d’élection, j’évite absolument de suivre les débats. Ce n’est pas que la question politique ne m’intéresse pas, c’est que les discours me hérissent. Je préfère n’en rien savoir plutôt que de m’énerver vainement après la petitesse de leur contenu.

Le rêve vient me rappeler que je ne peux pourtant rester indifférente. Un large éventail de pays est évoqué ici, un territoire qui s’étend de la Turquie (que j’ai visitée avec A.) aux Etats-Unis, en passant par la France (les rues de Brest) et le Magreb (le père de mon neveu était originaire du Magreb, les broderies de la chemise pourraient être les motifs d’une djellaba).

Les personnes à qui j’ai affaire sont de jeunes employés. Homme ou femme, ils portent la tenue européenne classique, sorte d’uniforme qui en fait des êtres stéréotypés. Ce sont des pions au comportement aseptisé, au discours imposé, qu’ils se contentent de répéter avec la conviction de ceux qui ne se posent pas de questions.

Face à eux, je me sens impuissante (l’argent n’a ici aucune valeur pécuniaire, il n’est qu’une matérialisation de l’énergie), condamnée à rouler tant bien que mal dans une voiture qui ne m’appartient pas.

Il nous faudrait de grandes personnalités comme Victor Hugo ou Jean Jaurès pour secouer tout ça. On en est loin. Sous couvert d’assurer notre sécurité, les Etats nous maintiennent dans la peur, imposent des règles de plus en plus drastiques, dressent des barrières, empêchent la circulation des personnes et des idées, brident notre liberté. Tout est fait pour nous réduire à l’état de consommateurs stupides.

D’un bout à l’autre du monde occidental, c’est le même modèle qui domine : celui des rapports commerciaux. On se voit proposer en guise de récompense des breloques ridicules. Il faudrait qu’on soit contents d’arranger à notre goût de simples décorations, qu’on s’approprie des figures de personnages qui n’ont d’autre idée en tête que leur profit personnel et la satisfaction de leur ego démesuré. Il est évident que ça ne peut pas marcher. Nous ne sommes pas des enfants. Nous ne pouvons comme eux nous satisfaire de médailles en chocolat ou de vignettes à l’effigie de présumés héros.

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La voie du rêve

Pendant des mois je suis restée confinée à l’intérieur. Mon état de santé ne me laissait que peu d’énergie et j’avais des difficultés à me mouvoir.

J’avais de grandes plages vides avant le retour des enfants. C’est là que je me suis penchée sur mes rêves. Ils étaient les événements de ma journée, ce qui faisait que mon existence ne se limitait pas à une suite de jours identiques.

Lorsqu’ils étaient suffisamment consistants, je consacrais une à deux heures à en faire le récit le plus détaillé possible, à en saisir les mécanismes et les implications.

Je m’attachais à l’écriture, à la fidélité des traces, à la précision la plus juste. Il me fallait peser les mots pour retraces l’enchaînement des péripéties, rendre l’atmosphère, le ton, comprendre l’origine de l’état d’esprit dans lequel il m’avait laissée.

Ces mots que j’avais alignés en appelaient d’autres, ombres fascinantes de mes préoccupations profondes. Je tentais des rapprochements, voyais surgir des métaphores inattendues.

Les images qui surgissaient se nourrissaient non de mon quotidien restreint, mais d’un imaginaire gavé. C’étaient des églises, des religieux dont je n’avais croisé la soutane que dans mes lectures ou quelques rares films, c’étaient des moyens de transport, des trajets alourdis, des doudous abandonnés, des bords de plage inaccessibles, des campings précaires, des maisons inachevées, et surtout c’étaient des femmes, des femmes à barbes ou à tenues chatoyantes, des figures de vierge ou de marraines féériques.

Les thèmes revenaient chaque fois chargés d’une symbolique fluctuante. L’habitation s’obscurcissait d’un mur fatidique ou s’entrouvrait sur une aile inexplorée.

Je ne cherchais rien, allais de découverte en découverte, toujours surprise de cet espace familier qui n’en finissait pas de changer.
J’étais seule enfin en ce lieu. Je n’avais plus à porter ceux qui m’environnent. Même s’ils apparaissaient, l’accent était mis sur mes mouvements, ma conduite. J’étais celle qui allait, plus ou moins vite. Je ne guidais plus. J’étais déchargée, sans autre poids que celui de ma propre voie.

Les difficultés physiques m’avaient condamnée à l’inactivité et l’immobilisme. Le rêve ouvrait de nouvelles possibilités. Le champ d’action se situait sur un autre plan mais mes avancées n’en étaient pas moins réelles.

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Bleu magnétique

Depuis la ruelle on aperçoit les grandes verrières de chez Varimond, le couturier de luxe.

La troupe, composée d’une douzaine de personnes, hommes et femmes confondus, s’avance sans bruit. Certains sont déjà en place sur les façades avoisinantes, prêts à bloquer les issues de secours. D’autres attendent sous des portes cochères. Celui qui les mène est un homme trapu au visage carré. Il est à quelques mètres de l’entrée. Tout le monde est à son poste. Il vérifie que personne n’arrive, rabat la cagoule sur son visage puis lance le signal.
Au silence succède le fracas des portes qu’on ouvre à toute volée. Ni les vendeurs ni les clients n’ont le temps de réagir. Le caissier est plaqué au sol sans ménagement. La troupe se met aussitôt à l’ouvrage, défaisant lestement les portants, s’assurant que personne ne cherche à fuir ni à donner l’alarme.

Les gestes sont rapides, efficaces. Les silhouettes sombres glissent au-dessus du parquet. La musique de fond a été coupée et les semelles souples ne produisent aucun son. La scène a quelque chose d’irréel. Si la tension n’était pas si forte, on penserait à un ballet.

Soudain un cri déchire l’espace. Un enfant de six, sept ans s’est interposé. Deux individus masqués interviennent. Le premier écarte violemment la mère, le second plaque le jeune garçon contre son torse et lui maintient solidement les coudes.

La femme recule lentement jusqu’au mur. Sa longue robe de soie rouge cache ses pieds nus. C’est une femme de taille moyenne, aux traits épais, qu’on ne remarquerait sans doute pas sans cette tenue. On a l’impression que le vêtement a été taillé pour elle. Il laisse voir ses épaules, la naissance de sa gorge, épouse le reste de son corps comme une seconde peau, donnant à chacun de ses mouvements une fluidité aérienne.

L’homme la fait pivoter d’un geste brusque, l’arrête d’une poigne ferme sur la nuque. De l’autre main il dégrafe la robe qui s’ouvre sur une peau très pâle, marquée de tâches rosâtres et de veines saillantes. Il force le vêtement à descendre, repousse la femme qui tente de dissimuler sa chair meurtrie. Il avance à nouveau, l’envoie valdinguer par terre d’un grand coup sur l’épaule. Elle s’écroule, ramène ses jambes contre son buste, se recroqueville.

Pendant ce temps un des membres du groupe, une femme de plus d’un mètre quatre-vingt-dix, se penche sur le gérant en pointant du doigt le centre de sa cagoule : « Tu vois mon nez ? Je me suis fait faire un implant, un implant d’enclume. Si tu bouges et que j’te mets un coup d’tête, t’es mort.

Et si j’éternue, ça va faire du dégât. »

Tous les vêtements ont disparu, les accessoires ont été emmenés, la caisse vidée. Il ne reste plus rien dans les vitrines.

Les hommes en noir semblent prêts à partir mais l’un d’eux s’approche de l’enfant, toujours solidement immobilisé. Il a dans la main un petit engin hérissé de fils et d’antennes. Quand il le déplie, deux branches apparaissent qu’il dirige vers le visage du garçon. Celui-ci se débat mais l’homme qui le tient, place ses mains autour de son cou et exerce une pression irrésistible.

Au sol la mère s’est redressée. Un pied sur la hanche la dissuade de se relever totalement. « Vous en faites pas, on lui veut pas de mal. »

L’homme enfile l’appareil sur la tête. Les deux branches viennent se plaquer contre les oreilles, l’engin se colle au crâne, deux caches tombent sur les yeux, enfermant le regard derrière un écran opaque.

Aussitôt des voyants s’allument, un léger vrombissement se fait entendre.

« C’est juste des images qu’on lui envoie. »

Entre les bras de l’homme, l’enfant se détend. Il peut même desserrer son étreinte sans que celui-ci cherche à s’échapper ni à ôter l’appareil devant son visage.

« C’est un film qu’on lui passe »

L’enfant s’est assis. Devant ses yeux se déroulent les scènes auxquelles il vient d’assister mais les hommes masqués ont été remplacés par des personnages de dessin animé. Tout ce petit monde évolue sur fond musical, des couples se forment, se mettent à danser une valse joyeuse.

Le meneur ajoute : « Le film reprend en accéléré ce qui s’est passé devant lui. »

 

« Ce qu’il ne vous a pas dit, précise le commissaire, c’est qu’ils en avaient gommé toute trace de violence. C’est toujours comme ça qu’ils procèdent. Ils filment les lieux, les personnes présentes mais eux-mêmes apparaissent sous les traits de grandes peluches colorées. Dans ces films ils font figure de héros.

-C’est cette version que retiendra votre fils. C’est celle qui se sera imprimée dans sa rétine. Désormais toute scène analogue à laquelle il assistera, sera perçue à travers ce prisme. Il est conditionné à ne voir dans la violence qu’un simple jeu. »

En face de lui, le père de l’enfant, un bel homme à la tenue soignée, reste sans rien dire. Il regarde à sa gauche sa femme tassée sur la chaise.

-Que pouvons-nous faire ? demande-t-il d’une voix cassée.

-Supprimer tous les écrans. Toute séquence filmée risquerait de renforcer le conditionnement.

Comme le père ne réagit pas, le commissaire ajoute :

-S’il échappe aux images, il a de grandes chances de s’en sortir.

L’homme pousse un profond soupir puis se lève. Il saisit doucement le coude de sa femme, l’aide à se mettre debout, tend la main par dessus la table.

-Je vous remercie. Je sais que vous avez fait tout ce que vous pouviez.

Resté seul, le commissaire entre les dernières données dans l’ordinateur. A un moment, il lève les yeux, jette machinalement un coup d’oeil aux écrans de contrôle : le couple se dirige vers la sortie. Les deux silhouettes sont courbées l’une vers l’autre, formant une masse indistincte qui s’éloigne lentement.

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Lycée Lesven Brest, juin 2016

L’année est presque achevée. Il n’est pas question d’entamer quelque chose de nouveau mais le moment est propice pour dévoiler la question qui sera traitée l’an prochain en deuxième année de BTS: la parole. Vaste programme! De quelle parole s’agit-t-il? Celle que l’on dit ou celle que l’on donne? Les deux séances d’atelier sont l’occasion de créer des définitions inédites et d’inventer des récits qui se structurent autour de répliques imposées. Les étudiants entrent sans peine dans cette activité qui leur permet de renouer avec le plaisir de la fiction.

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Chêne magique, année 2014-2015

Pas de thème, pas d’objectif. L’intérêt de ces ateliers était de varier les activités, de les moduler d’une séance à l’autre en fonction des réactions. Pas question non plus d’enfermer les participants dans ce qu’ils maîtrisent déjà. Les propositions ont amené chacun à développer ses atouts mais aussi à s’ouvrir en douceur à de nouvelles approches.  Lors de la dernière séance, je faisais remarquer à ‘une des participantes que son écriture avait beaucoup évolué au fil de l’année. Désormais elle introduit dans son discours logique et rigoureux des images qui permettent au lecteur d’entrer aisément dans ses textes. « En fait c’est moi, m’a-t-elle répondu, c’est ce qui me correspond vraiment, mais jusqu’à présent je ne m’étais jamais autorisé à l’écrire ».

« J’ai vécu à la campagne dans ma petite enfance. Je me souviens du tilleul au bord de la maison, de l’odeur sucrée de ses fleurs que nous ramassions, tisane pour ma grand-mère. J’ai gardé de cette période l’amour de la nature et appris ce qu’est la musique de vivre. » (Anne-Marie)
« Je traversais des voiles de neige, et découvrais avec ravissement les branches nues des arbres transformées en longs doigts de givre. Sur des mares gelées, je patinais dans les reflets des nuages, et le son de mes glissades résonnait dans le silence de l’hiver ». (Marie-Thé)
« C’est quoi se régaler? C’est attendre l’heure. »
« C’est quoi un baiser? C’est tracer des arcs en ciel sur les murs de la ville. »

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Samedi 13 juin _ Bibliothèque des Justices

2015 est l’année où les bâtiments publics devaient être rendus accessibles à tous. Nous en sommes malheureusement loin. Pour sensibiliser tout le monde à ce problème, la bibliothèque des Justices a choisi cette année d’organiser plusieurs actions autour du handicap. Pour l’atelier d’écriture, nous avons décidé d’élargir au thème de la différence. Les activités s’adressaient plutôt à des adultes mais les deux jeunes présents (dont un de douze ans) ont prouvé que l’ouverture d’esprit et la richesse de la réflexion n’étaient pas une question d’âge.

« Pour moi la différence c’est ce qui rassemble cette multitude qui fait que nous sommes Un. (…) Un car nous sommes l’Homme ». (Laure)

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Sixième A, Felix Landreau, printemps 2015

Le professeur de français compile tous les ans certains textes des élèves pour constituer un recueil vendu au profit du FSE. Si, pour certains élèves, le choix est vaste, pour d’autres, c’est plus compliqué. L’objectif était donc, au fil de ces cinq séances, que tout le monde écrive un texte qui puisse figurer dans ce recueil. Contrat rempli, et même au-delà des espérances puisque on a abouti à un résultat imprévu: un texte collectif où toutes les voix ont pu se faire entendre avec une égale force.

« J’avais une amie, on s’est rencontré en CP dans la même école
J’ai déménagé, tout s’est déchiré
On adorait tournicoter dans le quartier
Elle et moi c’est comme si on était collé
Mais ça s’est brisé en deux petits bouts
C’est fini les journées avec les gâteaux craquants et les blagues
Assises sur le rebord d’un mur
Tout ça c’est fini mais c’est et ça restera un beau souvenir. » (Maëla)

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